« C’était la fin d’octobre. Dans l’automne frissonnant, les truites allaient vers l’amont en glissants pèlerinages, par deux, par trois, par groupes aux ombres troublantes. Les femelles allaient devant, sourdement pressées par la poussée de leurs flancs ; les mâles suivaient, secoués de courtes jalousies »

Sylvain et Ludovic Massé - Lam la truite

Nos rivières et nos populations de truites sont soumises à de plus en plus d’agressions, qu’elles proviennent de l’activité humaine (pollutions, urbanisation, etc) mais aussi de l‘explosion des effectifs de certains prédateurs (cormorans, hérons, etc.). Dans ce contexte, la reproduction des truites prend une toute autre importance que dans le passé, voilà pourquoi à la veille de l’ouverture de la pêche il me semble important de vous sensibiliser une nouvelle fois sur le sujet.
Il faut bien avoir à l’esprit quelques données :
• Plusieurs années sont nécessaires pour que la rivière produise un géniteur : deux ans pour le mâle et trois ans pour la femelle. Souvent la première ponte est de piètre qualité, et généralement les femelles de quatre à six ans sont les meilleures reproductrices… les œufs sont plus gros et donnent des alevins plus robustes et plus vigoureux que les autres ;
• Les frayères sont très peu nombreuses : elles dépendent du substrat et de la vitesse du courant et en la matière les truites sont très sélectives, ce qui les obligent à migrer sur plusieurs kilomètres. Une fois parvenues sur un site adapté il ne faut pas croire que les frayères soient nombreuses. Parfois il faut parcourir plusieurs centaines de mètres à pied pour aller d’une zone à une autre ;
• La quantité d’œufs dépend du poids de la truite, elle en produit environ mille-cinq-cents œufs par kilo ;

Les œufs et les alevins sont vulnérables plusieurs mois, la durée exacte dépend de ce que l’on nomme les « degrés jours » qui se calcule en multipliant la valeur de la température de l’eau par le nombre de jours. Exemple : si la température de l’eau est à 5°C pendant 10 jours cela représente 50 degrés jour.
L’oeuf de la truite se transforme en alevin au bout de 420 degrés jours. Mais ces alevins restent prisonniers des graviers, complètement immobiles, pendant encore 310 degrés jours. Ce n’est donc qu’à l’issue de ce long processus (730 degrés jour) qu’ils s’échappent du substrat et sont observables en bordure. Entre temps ils sont très sensibles aux :
• Pollutions, et notamment aux épandages massifs de sels de déneigement ;
• Variations importantes de débit (crue, sécheresse, mais surtout activité des barrages hydroélectriques) qui risquent de tuer en quelques minutes 100% du frai, ce qui ne manque pas de se produire régulièrement.
• Piétinement des pêcheurs et autres amateurs de sports d’eaux vives, qui ont la fâcheuse tendance à marcher en bordure sur les graviers, alors que c’est à cet endroit que les truites ont frayé quelques mois plus tôt.

Je voudrais insister sur ce dernier point : au début du printemps le niveau des rivières est traditionnellement haut, à cause des pluies et de la fonte des neiges. Les pêcheurs hésitent à s’aventurer en pleine eau de peur d’être emportés par le courant. Ils opèrent donc en bordure, les pieds dans quelques centimètres d’eau seulement. Le courant est violent donc ils traversent la rivière sur les fins de lisses qui offrent plus de sécurité. Ils évitent de marcher sur les pierres car elles peuvent être glissantes, et recherchent les zones de graviers qui se révèlent être beaucoup plus stables. Or ce sont sur ces mêmes zones (bordures, fin de lisses) que le frai a eu lieu quelques semaines plus tôt.
J’aimerais que vous soyez conscients du fait que jusqu’à la sortie des alevins, chaque pas effectué sur la zone de frai tue un certain nombre alors de grâce abstenez-vous car c’est l’avenir de la rivière que vous mettez en péril !
Les photos ci-après vous montrent l’état de frayères à la fin du mois de mars (soit trois mois après le frai).

En dépit du temps écoulé, les lieux de ponte sont encore parfaitement visibles. Les graviers, remués et nettoyés par les truites lorsqu’elles creusent leur nid, sont encore de couleur claire, ce qui contraste nettement avec le fond de la rivière. N’importe quel pêcheur soucieux de préserver l’avenir est capable de visualiser ces zones en action de pêche. Dans la mesure du possible limitez les déplacements dans l’eau et évitez les zones de graviers, particulièrement celles qui sont de couleur claire (signe potentiel de la présence d’un nid).
Christophe Noharet
Texte et photos de Christophe Noharet – Livre « Confessions d’un pêcheur à la mouche »

Merci à Christophe.